
Témoignage N°21 – Rémi & Valentin
13/02/2026Témoignage N°22 - Dominique
Le projet "Cœur de Socios" vise à recueillir et partager les témoignages émouvants des supporters du FCSM, avec l'objectif de publier un recueil de 100 portraits pour célébrer les 100 ans du club en 2028.

Dominique, paternel et éternel !
Il y a quelque temps, nous vous avons présenté Audrey (Témoignage n°8). Souvenez-vous : installée en Espagne depuis une vingtaine d’années, elle est tombée toute petite dans la marmite sochalienne grâce à son papa. Nous vous proposons à présent de remonter aux origines de cette saga familiale.
C’est effectivement une histoire de transmission que nous raconte Dominique, 67 ans, retraité de la Poste. “J’ai eu trois enfants, deux filles et un garçon. J’étais soucieux de leur faire découvrir un maximum de choses nouvelles, le football en a fait partie. Par ailleurs, nous n’avions pas beaucoup de moyens pour les sorties. Or, au stade, c’était gratuit pour les scolaires.” Pour captiver la fratrie, Dominique leur explique le jeu, désigne les joueurs, souvent en donnant des repères qui les concernent directement : “Tu vois Anziani, là-bas ? Je suis son facteur.” Bilan de ces attentions paternelles, le fils n’a pas accroché : il s’est plutôt intéressé au vélo, au rallye… en revanche, les deux filles (Audrey, donc, et sa sœur Émilie) sont devenues des supportrices convaincues et fidèles.
Transmettre avec fierté
Son sourire pudique le trahit, il est fier de cette transmission. D’autant que d’après notre petit doigt, une troisième génération de supporters est peut-être en formation. “Les enfants d’Audrey sont venus à Bonal il y a peu, j’ai beaucoup aimé. Je me suis rendu compte que quand je suis au stade avec mes petits-enfants, je suis heureux. Je ne l’avais pas imaginé.” Au-delà de ces instants à partager, il entretient secrètement l’espoir que sa passion survive à travers eux. “J’ai la même réflexion concernant une association mémorielle dans laquelle je suis investi. Ce sont des souvenirs que j’aimerais laisser le jour où je ne serai plus là.” L’homme n’est nullement triste ni larmoyant, mais assurément sensible et attaché à se montrer lucide, nous allons le voir.
Il a aimé Sochaux bien avant de devenir le père et grand-père qu’il est aujourd’hui. Originaire du Haut-Doubs, il est arrivé dans le pays de Montbéliard quand son père a été engagé chez Peugeot. Sa première au stade Bonal, en janvier 1969, se solde par une victoire 2-0 contre Valenciennes. Il est alors jeune adolescent et, vivant à l’Isle-sur-le-Doubs, il ne lui est pas facile de suivre les matchs. “Mais dès le permis de conduire acquis, c’est devenu la sortie du week-end. Forcément, les noms dont je me souviens ne me rajeunissent pas : Eugène Battmann dans les buts par exemple !”
Arbitre et supporter, la recette de Dominique
Dominique ne s’est jamais trouvé une âme de “supporter actif”, préférant se tenir à l’écart des groupes constitués qui se laissent parfois aller à des élans excessifs. Encore aujourd’hui, cherchez-le plutôt en Populaires Sud, où il a son abonnement, qu’en TNS. Il explique en partie cet état d’esprit par une expérience en arbitrage qui, même si elle s’est achevée il y a plus de trente ans, a durablement influencé sa façon de vivre un match. Il essaie d’être objectif, de ne pas crier toujours à la faute pour son équipe. Il se surprend aussi à indiquer les touches, on ne se refait pas !
Ces années au sifflet lui ont offert quelques moments mémorables. A commencer par son premier match à Bart, qu’il préférerait oublier tant il n’est, toujours pas aujourd’hui, satisfait de sa prestation. Attardons-nous plutôt un instant sur le second match où il a officié. Sur le terrain annexe en “crasse” du vieux Bonal, en lever de rideau d'un Sochaux - Monaco, des équipes de jeunes du FCSM et d'Audincourt s’opposent. Notre homme en noir, encore jeune, doit rassembler tout son courage pour exclure après plusieurs sommations un Jacky Nardin manifestement mal luné.
Étant investi au sein du district, il a un temps été chargé de contrôler les éclairages de l’ancien stade Bonal : niveau de luminosité, taux d’uniformité… Il se souvient là encore d’un échange musclé, cette fois avec Jean Fauvergue, alors dirigeant du club : à la veille d’un match, plusieurs projecteurs dysfonctionnent. “Il était hors de question de jouer le match dans ces conditions. J’ai donné jusqu’au lendemain pour procéder aux réparations, sous peine de forfait !”
Fier et ouvert !
Dans un stade, deux idées plaisent particulièrement à Dominique, cardinales, aussi importantes l’une que l’autre, intimement liées. “Moi, je suis Franc-Comtois avant d’être Français, Français avant d’être Européen, Européen avant d’être mondialiste. Je pourrais même dire que je suis de mon pays avant d’être Franc-Comtois. Je tiens à mon identité.” Et d’expliquer qu’à Sochaux, l’idée est encore plus forte que dans une grande agglomération, car le club permet à beaucoup de personnes, tout bonnement, de situer la ville. Voilà pour la première idée.
Mais aux yeux de Dominique, cette culture n’a de valeur que si elle est un vecteur d’échange. Il trouve absurde qu’on puisse, même entre supporters de clubs rivaux, en arriver à la violence. Une bizarrerie dont il a appris l’existence en 1981, alors qu’il avait fait le déplacement pour la demi-finale retour de Coupe de l’UEFA, perdue face à l’AZ Alkmaar : “en ville, tous les magasins fermaient leur rideau sur notre passage. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Eux, aux Pays-Bas, étaient déjà confrontés au problème du hooliganisme, dont j’ai réalisé l’existence ce soir-là.” La solution apportée au problème fut néanmoins curieuse, puisqu’une fois dans le stade, les supporters des deux camps ont volontairement été panachés dans les tribunes…
Lui voit plutôt comme un honneur la présence de supporters adverses. A la fin des années 1970, il échange avec une supportrice lensoise dans la tribune Pesages de l’ancien stade Bonal. Elle apprécie son accueil sympathique. Quelque temps plus tard, c’est lui qui fait le voyage dans le Pas-de-Calais. Il tombe nez-à-nez avec cette même supportrice. Aussitôt, elle l’entraîne dans le stade Bollaert, échange quelques mots avec un responsable… “Et nous voilà tous les deux sur le terrain à faire un tour d’honneur, elle avec son drapeau lensois et moi avec mon drapeau sochalien. La tribune chantait, je n’avais jamais entendu un son pareil ! Je n’ai jamais oublié.” Sur sa lancée, elle l’invitera à partager un repas après le match pour conclure cette soirée aux couleurs de l’esprit sportif.
L’histoire est belle !
S’il est resté un fidèle jusqu’à nos jours, c’est dans cette époque 1970-1980 que Dominique puise ses souvenirs les plus forts et les plus nombreux. Comme une évidence, la campagne en Coupe de l’UEFA 1981 en est le point d’orgue. Le moins qu’on puisse dire est qu’il l’a suivie de près. Après un premier déplacement contre le Servette FC, notre homme effectue celui du 16ème de finale retour face au Boavista Porto. Il se rappelle des supporters portugais très sûrs d’eux avant le match, médusés de finir éliminés par des Sochaliens venus déjouer leurs pronostics un peu trop confiants. En prime, Durkalic, l’unique buteur de la soirée, lui offre son maillot. En quarts de finale, Sochaux se qualifie face aux Grasshoppers de Zurich, mais c’est une image hors du terrain qui marque Dominique : alors qu’il guette les deux équipes à la sortie du stade, il s’aperçoit que le gardien suisse est en pleurs, abattu d’avoir encaissé le but décisif à dix minutes de la fin. “J’avais beau être du camp d’en face, j’ai été ému par l’image de ce grand gaillard en détresse.”
Ce parcours européen se conclut, donc, par la défaite contre l’AZ 67. Dominique finit par aller aux Pays-Bas, comme il nous l’a expliqué. Ce qu’il nous détaille maintenant en revanche, c’est la persévérance qu’il lui a fallu déployer pour gagner son déplacement. A court de moyens, il a l’idée de démarcher un transporteur qui accepte de passer un marché : si l’audacieux supporter parvient à rassembler assez de personnes pour affréter un car, il lui financera son déplacement. Pari relevé, puisque ce seront en fait deux cars, composés en partie par des collègues de Dominique, qui partiront !
Parlons d’un dernier point à propos de cette demi-finale de 1981. Au match aller, Abdel Djaadaoui est victime d’une rupture du tendon d’Achille qui le prive de la revanche. L’imaginant seul dans sa chambre d’hôpital, Dominique lui rend alors visite, pour le simple plaisir d’échanger avec lui. “J’adorais Djaadaoui, un chef de défense hors norme. Posca aussi. Tout le monde disait que c’était une brute ; certes, il était dur sur l’homme, mais je ne me rappelle pas l’avoir vu blesser un joueur.” Il égrène quelques noms de joueurs marquants : Robert Pintenat, Bernard Genghini, Moussa Bezaz, Philippe Lucas. Il explique s’être attaché à des joueurs pas forcément les plus en vue de leur génération, mais qui lui procuraient un “feeling” par leur façon de jouer et par leur comportement sur le terrain. “Des gens sobres, qui ne faisaient pas beaucoup de fautes, ne râlaient pas…” Encore un reste d’ancien arbitre ? Certainement.
L’humanité au cœur du club
Mais il y a aussi, chez Dominique, une proximité respectueuse vis-à-vis des joueurs, un regard à hauteur d’homme. “J’ai été le facteur d’Anziani à Montbéliard. Un jour, je lui ai laissé un mot sur un courrier pour lui demander un maillot. J’espérais secrètement un retour, qui ne venait pas. Mais quelque temps après, pendant une tournée, il est descendu à ma rencontre. Non seulement il avait un maillot à la main, mais en plus il l’avait parfaitement lavé, repassé et plié. J’étais ému aux larmes, je suis très sensible à ce genre de choses humaines.” Il revient aussi sur un épisode déjà évoqué par Audrey : elle avait expliqué qu'à l'occasion des 20 ans de sa sœur Émilie, la famille avait sollicité Johann Lonfat pour lui souhaiter un joyeux anniversaire au téléphone. Une spécificité sochalienne ? C’est tout du moins, pour Dominique, le signe d’un club à taille humaine, “sans vedette”.
Cet aspect a survécu tant bien que mal depuis la fin de l’époque Peugeot. Dominique s’est toutefois désolé, comme tout un chacun, des péripéties de la dernière décennie. “A mon sens, le club a commencé à décliner dès la fin du premier mandat Plessis. Nous sommes ensuite descendus en Ligue 2. Quant au rachat chinois, je n’y ai jamais cru.” Il n’a donc pas été surpris de l’arrivée du cataclysme de l’été 2023. L’aura, la crédibilité de Jean-Claude Plessis ont été la bouée de sauvetage : “personne d’autre n’y serait parvenu”. Mais financièrement comme sportivement, Dominique estime toujours le club en sursis.
Et l’essentiel est encore ailleurs, plus difficile à décrire. “Depuis la vente du club en 2014, quelque chose a changé. Je ne peux pas dire que je sois moins investi, mais… disons que ce n’est plus le club que j’ai connu. Avant, je me reconnaissais dans une ambiance, un état d’esprit, c’était un tout. Ça s’est arrêté, ce n’était plus pareil. Il y a eu une cassure. Aujourd’hui, on revient doucement à quelque chose de local. Je reprends du plaisir, petit à petit. Mais il faudra encore du temps pour réparer ce qui doit l’être.”
Plus globalement, Dominique porte un regard circonspect sur plusieurs aspects du football contemporain, qu’il s’agisse de l’arbitrage moins pédagogue qu’autrefois ou de la formation plus scolaire, qui produit des joueurs assez stéréotypés. Un football devant lequel il s’emporte régulièrement, depuis sa tribune Sud, mais dont il est définitivement un amoureux incurable. “Chaque année, je m’entends dire au moins une fois que c’en est trop, que je ne reprendrai plus l’abonnement. Et chaque année je re-signe… C’est comme ça !”



